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Deux choix horribles : « Vous devrez coucher avec le général », l’acte abominable que les prisonniers homosexuels étaient forcés de commettre.

Deux choix horribles : « Vous devrez coucher avec le général », l’acte abominable que les prisonniers homosexuels étaient forcés de commettre.

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Paris. Le vieil homme n’avait jamais parlé. Quarante ans de silence, quarante ans à porter ce secret seul dans le noir de sa mémoire. Et puis ce jour-là, quelqu’un a frappé à sa porte : un jeune historien allemand qui cherchait des témoins.

« Monsieur Garnier, je travaille sur l’histoire des triangles roses. On m’a dit que vous étiez à Buchenwald. » Le vieil homme, Auguste Garnier, âgé de soixante-deux ans, a regardé l’historien pendant un long moment. « Entrez », a-t-il dit finalement.

« Je vais vous raconter quelque chose que je n’ai jamais raconté à personne. » Ce qu’Auguste a raconté ce jour-là a changé notre compréhension de l’histoire.

Pas parce que c’était nouveau — d’autres témoins avaient parlé de choses similaires — mais parce qu’Auguste avait gardé quelque chose de concret : une liste de noms, de dates, d’ordres ; la preuve d’un système.

Revenons en arrière. Buchenwald, Allemagne, octobre 1942. Auguste Garnier avait vingt-deux ans. Ancien libraire à Lyon, arrêté en août 1942, déporté en septembre sous le matricule triangle rose, il était au camp depuis trois semaines quand l’ordre est venu : « Garnier, 40 892. » Auguste s’est avancé.

L’appel du matin se déroulait comme d’habitude, mais quelque chose était différent. Le kapo ne l’a pas envoyé aux carrières ni aux travaux forcés. « Bloc 46, présentation spéciale. » Auguste ne comprenait pas.

« Qu’est-ce que c’est ? » Le kapo a souri d’un sourire terrible : « Tu verras. »

Le bloc 46 était à l’écart du camp principal. Auguste y est entré avec sept autres prisonniers, tous des triangles roses, tous jeunes, entre vingt et trente-cinq ans, et tous relativement présentables malgré les semaines de camp. À l’intérieur se trouvaient une salle d’attente, des chaises et un garde.

« Asseyez-vous, on vous appellera. » Ils ont attendu une heure, deux heures, puis une porte s’est ouverte. Un officier SS est apparu, impeccable et arrogant : « Lequel d’entre vous parle allemand ? » Auguste a levé la main, il l’avait appris à l’université. « Toi, suis-moi. »

Le bureau était luxueux : tapis, rideaux, fauteuils. Derrière le bureau se tenait un homme, le SS-Brigadeführer Helmut Voss, cinquante-deux ans, responsable administratif de la région de Thuringe. « Assieds-toi », a-t-il dit. Auguste s’est assis. « On m’a dit que tu étais libraire, cultivé, que tu parles bien l’allemand.

» « Oui, Monsieur le Brigadeführer. » « Bien, très bien. » Voss s’est levé et a marché autour du bureau. « Tu sais pourquoi tu es ici ? » « Non, Monsieur le Brigadeführer.

» Voss a souri : « Tu es ici parce que j’ai besoin de compagnie, de conversation, d’autre chose que de ces brutes en uniforme. » Il s’est arrêté devant Auguste : « Et aussi pour autre chose. »

Auguste a compris en un instant. Tout était clair. « Ce soir, a dit Voss, tu viendras dans mes quartiers. Tu dîneras avec moi, nous parlerons et ensuite… » Il n’a pas fini sa phrase, il n’en avait pas besoin. « Tu as le choix, bien sûr. Tu peux refuser.

» « Et si je refuse ? » « Alors tu retournes aux carrières où tu mourras en quelques semaines comme les autres. » Un silence s’est installé. « Ou tu peux accepter : vivre confortablement, manger correctement, survivre.

» Voss s’est penché vers lui : « Qu’est-ce que tu choisis ? »

Ce n’était pas un choix, Auguste le savait, et Voss le savait aussi. C’était un ordre déguisé en question. « J’accepte », a dit Auguste. « Sage décision. » Ce soir-là, Auguste est allé dans les quartiers de Voss.

Ce qui s’est passé, il ne le décrirait jamais en détail, ni à l’historien en 1983, ni à personne. Mais il a survécu et, le lendemain matin, il était toujours vivant. C’était tout ce qui comptait.

Auguste n’était pas le seul. Dans les jours qui ont suivi, il a découvert l’ampleur du système. Le bloc 46 était une réserve, un vivier de prisonniers homosexuels sélectionnés pour leur apparence, leur jeunesse et leur présentation.

Officiellement, ils étaient affectés à des services spéciaux : nettoyage des quartiers d’officiers, travaux domestiques, courses. Officieusement, tout le monde savait.

Ils étaient vingt au bloc 46, vingt hommes de différentes nationalités — Français, Allemands, Néerlandais, Polonais — tous triangles roses, tous choisis, et chacun assigné à un ou plusieurs officiers.

Auguste a rencontré les autres : Marcel Dubois, vingt-six ans, Français, ancien danseur, assigné au commandant adjoint ; Wilhelm Vanerberg, trente et un ans, Néerlandais, ancien professeur, assigné à deux officiers différents en alternance ; Klaus Richter, vingt-quatre ans, Allemand, ancien étudiant, assigné au médecin-chef du camp ; et Stanislaw Kowalski, vingt-neuf ans, Polonais, ancien acteur, assigné à un groupe d’officiers en rotation.

Cinq hommes, cinq prisonniers, cinq destins liés par la même horreur.

Les règles étaient claires : quand ton officier t’appelait, tu y allais sans question, sans délai. Tu faisais ce qu’il demandait, tout ce qu’il demandait. Tu souriais, tu disais merci et tu revenais au bloc 46 jusqu’à la prochaine fois. En échange, tu survivais.

Pas de carrières, pas de travaux mortels, une nourriture correcte, un lit propre. C’était le marché : ta dignité contre ta vie.

Le premier soir où ils se sont retrouvés seuls, les cinq hommes ont parlé. « Comment tu tiens ? » a demandé Marcel à Auguste. « Je ne sais pas. Je pars ailleurs dans ma tête, ou à Lyon, dans ma librairie.

Je range des livres, c’est tout ce que je fais. » Marcel a hoché la tête : « Moi, je danse dans ma tête. Je suis sur scène, je ne suis pas là. » Wilhelm avait une autre méthode : « Je compte », disait-il.

« Je compte tout : les secondes, les minutes, les respirations. Quand je compte, je ne pense pas. Et après… après, je note dans ma tête la date, l’heure, ce qui s’est passé.

» Auguste l’a regardé avec surprise : « Pourquoi ? » « Parce qu’un jour, quelqu’un devra savoir. Quelquelqu’un devra témoigner. »

Klaus, le plus jeune, ne parlait presque pas. Il passait ses journées assis, le regard vide. Le soir, il allait chez le médecin-chef ; le matin, il revenait. « Il va craquer », murmurait Marcel. « Il ne tiendra pas.

» « On ne peut pas le laisser seul », disait Auguste. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » « Être là, c’est tout. » Stanislaw, l’acteur polonais, avait l’approche la plus troublante : il jouait un rôle, pas seulement pendant les visites, mais tout le temps.

« Je ne suis plus Stanislaw », expliquait-il. « Je suis un personnage, un personnage qui fait ces choses. Stanislaw regarde de loin, il n’est pas impliqué. » « Et ça marche ? » « Je ne sais pas, mais je suis encore là. »

Les semaines ont passé. Le système fonctionnait. Les officiers avaient leurs favoris, les prisonniers survivaient et personne n’en parlait. C’était la règle non écrite : le silence absolu. Les autres prisonniers du camp savaient ou soupçonnaient, mais personne ne disait rien, par dégoût peut-être, ou par envie inavouée.

Ceux du bloc 46 mangeaient mieux, travaillaient moins, vivaient plus longtemps.

Un jour, Auguste a reçu une visite inattendue : un prisonnier du camp principal, un triangle rouge politique, un résistant français. « Tu es Garnier, le libraire ? » « Oui. » « Je m’appelle Henri, j’ai besoin de te parler.

» Henri savait ce qui se passait au bloc 46. Pas les détails, mais l’essentiel. « Je ne suis pas là pour te juger », a-t-il dit. « Je suis là pour te proposer quelque chose. » « Quoi ? » « Tu as accès aux quartiers des officiers.

Tu vois des documents, tu entends des conversations. » Auguste comprenait où il voulait en venir. « Tu veux que j’espionne ? » « Je veux que tu observes, que tu mémorises, que tu transmettes. » « C’est du suicide. » « Peut-être.

Ou peut-être que c’est une façon de donner un sens à ce que tu subis. »

Auguste a réfléchi pendant des jours. « Donner un sens. » Ces mots tournaient dans sa tête. Ce qu’il faisait avec Voss n’avait aucun sens, c’était de la survie, rien d’autre. Mais si c’était plus ? Si ça servait à quelque chose ? Il a accepté.

Auguste est devenu un espion. Pas un espion spectaculaire ; il ne volait pas de documents, ne photographiait rien, ne sabotait rien. Il observait, écoutait, mémorisait. Voss aimait parler après « le reste ». Il aimait boire du cognac et discuter politique, stratégie, ragots du haut commandement.

Auguste écoutait, posait des questions innocentes, retenait tout. « Et le front de l’Est, Monsieur le Brigadeführer ? Les nouvelles sont bonnes ? » Voss se lançait alors dans des explications, des chiffres, des plans, des noms. Il ne se méfiait pas.

Pourquoi se méfierait-il ? Auguste n’était qu’un prisonnier, un jouet, une « chose ». Il oubliait que les choses peuvent écouter.

Chaque semaine, Auguste transmettait ce qu’il savait à Henri. Pas directement, c’était trop dangereux, mais par des intermédiaires, des messages codés, des rencontres furtives. Les informations partaient vers l’extérieur, vers la résistance, vers Londres parfois. Auguste ne savait pas si c’était utile, mais il le faisait quand même.

Il a proposé aux autres de rejoindre le réseau. Marcel a refusé : « C’est trop dangereux. Je veux juste survivre. » Wilhelm a accepté : « Tu avais raison, quelqu’un doit se souvenir. Autant que ce soit utile aussi. » Klaus ne répondait plus, il s’enfonçait dans le silence.

Stanislaw a hésité longtemps : « Si je fais ça, je ne serai plus un personnage. Je serai moi, Stanislaw. » « C’est un problème ? » « Je ne sais pas, ça fait longtemps que je n’ai pas été moi.

» Finalement, il a accepté, pour redevenir quelqu’un, même si c’était dangereux.

Ils ont développé un système. Chacun observait ses officiers, notait ce qu’il entendait, transmettait à Auguste. Auguste compilait et transmettait à Henri. Une chaîne invisible, une résistance silencieuse. Les informations étaient précieuses : mouvements de troupes, changements de commandement, moral des officiers, problèmes d’approvisionnement.

Des fragments, souvent, mais des fragments qui s’assemblaient. Henri était impressionné : « Vous êtes les meilleurs agents que j’aie jamais eus. Personne ne se méfie de vous parce que personne ne vous voit comme des personnes. » « On est juste des objets », a dit Auguste amèrement.

« Utilisez ça, retournez-le contre eux. »

Mais le danger était constant. Un soir, Voss a regardé Auguste étrangement. « Tu poses beaucoup de questions ces derniers temps. » Auguste a senti son sang se glacer. « Je m’intéresse, Monsieur le Brigadeführer, c’est tout.

» « Tu t’intéresses à quoi ? » « À vous, à votre travail. C’est fascinant. » Voss l’a fixé un long moment, puis il a ri : « Tu es un flatteur, j’aime ça. » Auguste a pu respirer.

Klaus, lui, a craqué en janvier 1943. Pas spectaculairement, mais silencieusement. Un matin, il ne s’est pas levé. Il est resté dans son lit, les yeux ouverts, fixant le plafond. « Klaus ! Klaus, réveille-toi ! » Pas de réponse. « Klaus ! » Rien.

Il respirait encore, son cœur battait encore, mais quelque chose en lui s’était éteint. Le médecin-chef, celui qui l’utilisait, l’a fait examiner. « Catatonie », a dit le médecin du camp. « Effondrement mental. » « Peut-il encore servir ? » « Non, il ne réagit plus à rien.

» Le médecin-chef a haussé les épaules : « Alors il ne sert plus à rien. » Klaus a été transféré au bloc des invalides. Il est mort trois semaines plus tard, officiellement de pneumonie. Officieusement, tout le monde savait ce qui arrivait aux invalides.

Sa mort a hanté les autres. « Ça aurait pu être moi », murmurait Marcel. « Ça pourrait être moi demain. » « On ne le laissera pas faire », disait Auguste. « On se surveille, on se soutient.

» « Comment ? On ne peut même pas se protéger nous-mêmes. » « En restant humains, c’est tout ce qu’on peut faire. »

Auguste avait commencé quelque chose de différent : une liste. Pas une liste d’informations pour la résistance, une autre liste. Les noms des officiers, les dates, les prisonniers utilisés. Une documentation méticuleuse de l’horreur.

Il écrivait dans sa tête d’abord, mémorisant, et puis quand il le pouvait, il griffonnait sur des bouts de papier des codes et des abréviations. Wilhelm faisait la même chose de son côté. « Si on survit, disait Auguste, on aura des preuves.

» « Et si on ne survit pas ? » « Alors on cache ces papiers et quelqu’un les trouvera. » La liste grandissait : Brigadeführer Voss, prisonnier 40 892 Garnier ; octobre 1942 à présent. Sturmbannführer Keller, prisonnier 4 756 Vanerberg ; décembre 1942 à janvier 1943.

Obersturmführer Brandt, prisonnier 5 234 Kowalski ; multiples autres en rotation. Des noms, des numéros, des dates. La preuve d’un système.

En mars 1943, quelque chose a changé. Un nouvel officier est arrivé au camp : le SS-Oberführer Werner Lang. Inspection générale. Lang était différent des autres, plus froid, plus méthodique, plus dangereux. Et il avait remarqué quelque chose.

« Les triangles roses du bloc 46, a-t-il dit au commandant du camp, pourquoi sont-ils si bien traités ? » « Ce sont des travailleurs domestiques, Monsieur l’Oberführer. » « Des travailleurs domestiques qui mangent mieux que les gardes ? » Le commandant a hésité.

« Certains officiers apprécient leur compagnie. » Lang l’a regardé froidement. « Je vois. » Une enquête a commencé, discrète au début, puis de moins en moins. Des questions, des vérifications, des regards. Auguste sentait le danger approcher.

Un soir, Henri l’a prévenu : « Ils cherchent une taupe, quelqu’un qui fait passer des informations. » « Ils savent que c’est moi ? » « Pas encore, mais ils cherchent. » « Qu’est-ce que je fais ? » « Tu arrêtes immédiatement. Tu te fais oublier. »

Auguste a arrêté de transmettre, mais il n’a pas arrêté de noter, de documenter. La liste continuait à grandir, cachée dans les coutures de son matelas, sur des morceaux de papier minuscules couverts de codes. Pour plus tard. Pour l’histoire. En avril 1943, le système s’est effondré.

L’enquête de Lang avait trouvé quelque chose. Pas la résistance, autre chose : des lettres. Des lettres d’amour écrites par un officier à un prisonnier. La preuve irréfutable de ce qui se passait. Le scandale a éclaté. Pas publiquement, jamais publiquement, mais dans les cercles du haut commandement.

Des officiers homosexuels utilisant des prisonniers homosexuels : l’hypocrisie absolue. Berlin était furieux. Les conséquences ont été rapides. Trois officiers ont été mutés, deux ont été encouragés au suicide, et Voss… Voss a disparu une nuit, emmené par la Gestapo. Auguste ne l’a plus jamais revu.

Pour les prisonniers du bloc 46, c’était la fin. Le bloc a été dissous. Les survivants ont été renvoyés au camp principal. Plus de protection, plus de privilèges. Retour à l’enfer normal. Auguste a réussi à cacher sa liste avant la dissolution du bloc.

Il l’a enterrée dans un coin du camp, sous une pierre précise. « Si je meurs, a-t-il dit à Wilhelm, la liste est là, sous la troisième pierre à gauche de la latrine nord. » « Tu ne mourras pas. » « On ne sait jamais. »

Auguste n’est pas mort. Il a survécu aux carrières, au typhus, à la marche de la mort de 1945. Quand les Américains ont libéré Buchenwald le 11 avril 1945, il était là. Squelettique, brisé, mais vivant.

La première chose qu’il a faite après la libération a été de retourner à l’emplacement de la liste. Elle était toujours là, humide, abîmée, mais lisible. Il l’a récupérée, l’a séchée, l’a gardée pendant quarante ans.

Marcel n’avait pas survécu, mort en décembre, exécuté pour tentative d’évasion, mais Auguste savait que c’était faux : Marcel n’avait jamais tenté de s’évader. Wilhelm n’avait pas survécu non plus, mort pendant la marche de la mort d’épuisement, à trois jours de la libération. Stanislaw avait survécu.

Auguste l’a retrouvé en 1946 à Varsovie. Ils ont parlé une nuit entière. « Tu as gardé ta liste ? » a demandé Stanislaw. « Oui. » « Qu’est-ce que tu vas en faire ? » « Je ne sais pas. Personne ne veut en parler. Un jour, peut-être. »

Ce jour est venu en 1983, quand le jeune historien allemand a frappé à la porte d’Auguste. L’historien s’appelait Thomas Müller, doctorant en histoire spécialiste de la persécution des homosexuels sous le nazisme. « Monsieur Garnier, je cherche des témoins depuis des années. Personne ne veut parler.

» « Je comprends pourquoi. Ce qu’on a vécu, ce n’est pas quelque chose qu’on raconte. » « Mais quelqu’un doit le faire. Pour l’histoire, pour ceux qui sont morts. » Auguste l’a regardé, ce jeune homme sérieux, passionné, qui ne jugeait pas. « J’ai quelque chose à vous montrer.

» Il a sorti la liste. Quarante ans de conservation. Pages jaunies, fragiles, mais intactes. Thomas l’a regardée avec des yeux écarquillés : « Mon Dieu, c’est la preuve. Les noms des officiers, les dates, les prisonniers… tout.

Vous avez gardé ça pendant quarante ans ? » « J’ai promis à des hommes morts que quelqu’un saurait. Je tiens ma promesse. »

L’interview a duré trois jours. Auguste a tout raconté : le bloc 46, Voss, la résistance invisible, Klaus, Marcel, Wilhelm, Stanislaw. Tout. Pour la première fois de sa vie, il a dit les mots à voix haute. « Pourquoi maintenant ? » a demandé Thomas à la fin.

Auguste a réfléchi. « Parce que je vais bientôt mourir et je ne veux pas emporter ça avec moi. » « Vous regrettez quelque chose ? » « Je regrette de ne pas avoir pu en sauver plus. Klaus, Marcel, Wilhelm… ils méritaient de vivre.

» « Et vous ? Vous regrettez d’avoir survécu ? » Silence. « Non. Parce que si j’étais mort, personne ne serait là pour raconter. Et l’histoire serait perdue. »

Thomas a publié son livre en 1987 : « Les oubliés du triangle rose : témoignage du bloc 46 ». Le livre a fait scandale en Allemagne, en France, partout. Certains refusaient de croire, d’autres étaient terrifiés, d’autres encore — les survivants, leurs familles — pleuraient en lisant.

La vérité était enfin dite.

Auguste est mort le 14 février 1991. Il avait soixante-dix ans. Aux funérailles, il n’y avait que trois personnes : Thomas l’historien, Stanislaw venu de Varsovie malgré son grand âge, et un homme qu’Auguste ne connaissait pas. Après la cérémonie, l’homme s’est approché de Thomas.

« Je m’appelle Pierre, Pierre Moreau. Mon père était le prisonnier 47 622. » « Il était au bloc ? » « Non, il était aux carrières. Mais un jour en 1942, il a été retiré d’une liste de transferts vers Auschwitz. Il n’a jamais su pourquoi. » Thomas comprenait.

Auguste. « Auguste a transmis le nom de mon père à la résistance, et quelqu’un a fait quelque chose. Mon père a survécu. Je suis né après la guerre. » Il avait les larmes aux yeux. « Je n’ai jamais pu remercier Auguste.

Je ne savais même pas son nom jusqu’à ce que je lise votre livre. » « Vous êtes là maintenant. » « Oui, je suis là. »

La liste d’Auguste est aujourd’hui conservée aux Archives Nationales de France. Document historique, preuve d’un crime, mais aussi preuve d’autre chose : que même dans l’horreur absolue, certains hommes ont trouvé un moyen de résister.

Pas avec des armes, pas avec de la violence, mais avec des mots, des noms, des souvenirs.

« Tu coucheras avec le général. » Ces mots étaient un ordre, une condamnation, une déshumanisation. Mais ceux qui les ont reçus ont refusé d’être déshumanisés. Ils ont survécu, observé, mémorisé, transmis. Et quarante ans plus tard, leur témoignage a changé l’histoire.

Marcel est mort en pensant qu’il n’était qu’une victime. Wilhelm est mort en sachant qu’il était un résistant. Klaus est mort brisé. Stanislaw a vécu en se reconstruisant jour après jour. Et Auguste a vécu assez longtemps pour raconter. Cinq destins, cinq façons de répondre à l’impossible.

Aucune n’était parfaite, aucune n’était héroïque au sens classique, mais toutes étaient humaines. Et c’est peut-être ça la vraie résistance : rester humain quand tout vous dit que vous ne l’êtes pas.