C’est une déflagration politique et médiatique comme la France en a rarement connue, un de ces moments charnières où les coulisses du pouvoir, de l’argent et de la télévision se retrouvent brutalement exposées sous les ors de la République. La commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le financement et la gouvernance de l’audiovisuel, qui semblait jusqu’alors ronronner dans une relative indifférence technique, vient de passer à la vitesse supérieure en ce début février 2026.

L’annonce est tombée avec la lourdeur d’un verdict : Vincent Bolloré, le magnat breton à la tête de l’empire Vivendi et Canal+, ainsi que Patrick Sébastien, l’animateur populaire évincé du service public, sont officiellement convoqués pour être auditionnés. Comme si ce casting explosif ne suffisait pas à électriser l’atmosphère, le spectre de l’affaire Morandini a été invoqué, transformant cette commission en un véritable champ de mines où chaque question pourrait faire sauter une carrière ou une réputation.
Pour comprendre la portée de ces convocations, il faut saisir le climat de tension extrême qui règne actuellement entre le pouvoir politique et le monde des médias. Depuis des mois, une guerre de tranchées oppose deux visions de l’information et du divertissement. D’un côté, le service public, incarné par France Télévisions et Radio France, régulièrement accusé par une partie de la droite et de l’opinion d’être le relais d’une pensée unique progressiste.
De l’autre, le groupe Canal+ et ses chaînes CNews et C8, propriétés de Vincent Bolloré, devenues les bêtes noires d’une gauche qui y voit une machine de guerre idéologique au service d’un conservatisme décomplexé. C’est dans ce contexte de polarisation intense que les députés ont décidé de frapper fort en convoquant la figure tutélaire de ce second camp. Vincent Bolloré n’est pas un homme qui aime la lumière. Il préfère l’ombre des conseils d’administration et l’efficacité silencieuse des stratégies industrielles.
Le forcer à venir s’asseoir dans le fauteuil inconfortable de la salle des commissions, sous le feu des caméras et des questions des rapporteurs, est en soi un événement politique majeur.
L’objectif affiché par les parlementaires est d’interroger l’industriel sur sa conception de l’indépendance éditoriale, sur les concentrations de médias et sur l’influence supposée de ses convictions personnelles sur les lignes directrices de ses antennes. Mais personne n’est dupe. Il s’agit pour une partie de l’hémicycle de faire le procès du “système Bolloré”, accusé d’avoir favorisé l’émergence de figures radicales comme Éric Zemmour et d’avoir transformé le paysage audiovisuel en arène de combat culturel.
La convocation de Vincent Bolloré sonne comme une tentative de mise au pas, ou du moins de mise à nu, d’un pouvoir médiatique jugé trop puissant et trop incontrôlable par l’exécutif et l’opposition de gauche. L’homme d’affaires, connu pour son flegme et sa redoutable intelligence rhétorique, ne viendra certainement pas en victime expiatoire. Sa défense, attendue avec fébrilité, pourrait bien se transformer en contre-attaque sur la liberté d’entreprendre et la liberté d’expression face à ce qu’il perçoit comme une inquisition morale.
Mais la commission ne s’arrête pas là. Pour déstabiliser l’empire Bolloré, les députés ont choisi d’appuyer là où ça fait mal, en exhumant le dossier Jean-Marc Morandini. L’animateur de CNews, figure emblématique de la chaîne mais traînant derrière lui une réputation sulfureuse et des ennuis judiciaires liés à des accusations de corruption de mineurs, devient un levier stratégique dans ce bras de fer. Évoquer l’affaire Morandini dans le cadre de cette commission, c’est poser la question de l’éthique au sein du groupe Canal+.
C’est demander comment une chaîne qui se veut le porte-étendard de certaines valeurs morales peut maintenir à l’antenne, aux heures de grande écoute, une personnalité aussi controversée. L’attaque est ciblée, personnelle, et vise à mettre Vincent Bolloré face à ses contradictions. En liant le sort du milliardaire à celui de l’animateur à scandale, la commission tente de fragiliser l’édifice moral du groupe privé, espérant provoquer des fissures internes ou, à tout le moins, une indignation publique.
Cependant, comme pour équilibrer la balance ou peut-être pour ouvrir un autre front tout aussi dévastateur, la commission a également convoqué Patrick Sébastien. Si Vincent Bolloré représente le pouvoir de l’argent et de l’idéologie, Patrick Sébastien incarne la voix du peuple, la France périphérique, celle qui se sent méprisée par les élites parisiennes. Son éviction de France Télévisions, vécue comme une humiliation brutale après des décennies de succès populaire, reste une plaie ouverte. En le convoquant, les députés offrent une tribune inespérée à celui qui n’a cessé de dénoncer la “dictature idéologique” du service public.
Patrick Sébastien ne viendra pas pour parler de concentration des médias ou de stratégies financières. Il viendra pour régler ses comptes. Il viendra pour raconter comment, selon lui, on a voulu “blanchir” l’antenne, comment on a jugé qu’il y avait “trop d’hommes blancs de plus de 50 ans”, comment on a sacrifié le divertissement populaire sur l’autel d’un snobisme culturel excluant.
L’audition de Patrick Sébastien promet d’être le miroir inversé de celle de Vincent Bolloré. Là où l’un sera attaqué sur sa trop grande influence à droite, l’autre attaquera la direction de France Télévisions pour son sectarisme supposé à gauche. C’est toute la subtilité et la dangerosité de cette commission parlementaire qui, voulant enquêter sur la neutralité, se retrouve à devenir le théâtre de l’affrontement final entre deux France irréconciliables. La parole de Patrick Sébastien, libre, crue, émotionnelle, risque de résonner fort auprès d’un public qui ne se reconnaît plus dans la télévision qu’on lui propose.
Son témoignage pourrait être accablant pour Delphine Ernotte et la gouvernance actuelle de l’audiovisuel public, transformant son audition en un procès du mépris de classe.
Il faut aussi lire entre les lignes de ces convocations. Le fait de mettre sur le même plan un capitaine d’industrie, un animateur vedette déchu et un présentateur de faits divers controversé témoigne de la confusion des genres qui règne désormais. La commission semble naviguer à vue, cherchant le coup d’éclat médiatique autant que la vérité parlementaire. En convoquant Bolloré, on satisfait l’aile gauche qui rêve de démanteler son empire. En convoquant Sébastien, on donne des gages à une droite populiste et à une gauche souverainiste qui défendent la culture populaire.
En agitant le chiffon rouge Morandini, on tente de moraliser un débat qui est avant tout politique. C’est un jeu d’équilibriste périlleux où chaque audition peut se retourner contre les enquêteurs.

L’ambiance dans les couloirs de l’Assemblée nationale est décrite comme électrique. Les lobbyistes s’activent, les téléphones chauffent, et les éléments de langage se préparent fébrilement dans les états-majors. Pour Vincent Bolloré, l’enjeu est de protéger la pérennité de son groupe et de ne pas céder un pouce de terrain sur sa liberté éditoriale. Pour Patrick Sébastien, l’enjeu est de réhabiliter son image et de se faire le porte-voix des sans-voix du PAF. Pour les députés de la commission, l’enjeu est de prouver qu’ils ont encore un pouvoir de contrôle sur des forces qui semblent souvent les dépasser.
Mais au-delà des stratégies individuelles, c’est la question de la liberté d’information et de la représentativité des médias qui est posée.
Le grand public, lui, assiste à ce spectacle avec un mélange de fascination et de lassitude. Fascination pour le choc des titans, pour voir tomber les masques et trembler les puissants. Lassitude face à une guerre perpétuelle qui semble parfois oublier l’essentiel : la qualité des programmes et le respect du téléspectateur. L’arrivée de Vincent Bolloré dans l’hémicycle sera sans doute l’image forte de cette année politique, un moment de confrontation directe entre le pouvoir législatif et le quatrième pouvoir.
Quant à Patrick Sébastien, son cri du cœur risque de rappeler cruellement aux élus et aux dirigeants de chaînes qu’à force de vouloir éduquer le peuple ou le manipuler, on finit par le perdre.
L’affaire Morandini, en toile de fond, servira de rappel constant que le monde des médias n’est pas seulement une affaire d’influence intellectuelle, mais aussi une industrie traversée par des zones d’ombre, des compromissions et des scandales étouffés. En soulevant le tapis, la commission prend le risque de découvrir bien plus de poussière qu’elle ne l’imaginait. Les jours qui viennent s’annoncent décisifs. Les auditions seront scrutées à la loupe, chaque mot pesé, chaque silence interprété.
La télévision française est à un tournant, et c’est peut-être dans cette salle de commission, entre la froideur technocratique d’un Bolloré et la chaleur revancharde d’un Sébastien, que se joue son avenir. Une chose est certaine : après ce grand déballage, le paysage audiovisuel ne sera plus tout à fait le même, et les cicatrices laissées par ces affrontements mettront longtemps à se refermer. La guerre des ondes est devenue une guerre totale, et l’Assemblée nationale en est désormais le champ de bataille principal.